L’histoire fascinante de la psychiatrie à travers les siècles

Une chaise pivotante (vers 1828) pour le traitement des maladies mentales : « guérison » par thérapie de choc

Oubliez l’idée d’une histoire linéaire ou rassurante : la psychiatrie s’est souvent construite dans la douleur, la peur et la contestation. Dès l’Antiquité, des tentatives émergent pour donner un sens aux troubles mentaux. La fameuse théorie des quatre humeurs, sang, flegme, bile jaune et bile noire, s’impose longtemps comme explication dominante. Selon ce schéma, une surcharge de « bile noire » conduit à la mélancolie. Les traitements, eux, font sourire ou grincer des dents : saignées, ventouses, régimes alimentaires stricts et décoctions de plantes. Derrière l’apparente naïveté de ces méthodes, on décèle pourtant une volonté nouvelle : dissocier la maladie mentale d’une punition divine ou d’une influence démoniaque. Mais la suspicion demeure. Au crépuscule du Moyen Âge, la maladie mentale reste souvent assimilée à l’œuvre du diable ou à un châtiment. Les conséquences sont funestes : persécutions, procès en sorcellerie, exclusions sociales. Trop de malades payent le prix fort de croyances qui condamnent avant de soigner.

Premières approches systématiques : la théorie des quatre humeurs

La vision humorale s’impose dès l’Antiquité et irrigue la pensée médicale jusqu’à la Renaissance. Elle postule que le corps humain est gouverné par quatre liquides, dont l’équilibre conditionne la santé. Un excès ou une carence entraîne, selon cette approche, maladies et troubles du comportement. Ainsi, la mélancolie, version ancienne de la dépression, trouverait son origine dans l’accumulation de bile noire. Pour y remédier, médecins et guérisseurs recourent à des pratiques aussi variées que les saignées, les bains ou encore l’utilisation de préparations à base de plantes. Si cette théorie paraît aujourd’hui dépassée, elle a eu le mérite d’ancrer la réflexion sur les souffrances psychiques dans une logique rationnelle, rompant avec l’explication purement religieuse. Pourtant, l’ombre du châtiment divin plane encore. Dans l’Europe chrétienne, la folie est fréquemment interprétée comme la marque d’une faute morale, ce qui conduit à des méthodes punitives bien plus qu’à une prise en charge soignante. Nombreux sont les exclus, chassés ou maltraités, dès que la communauté les juge « possédés ».

L’ère des Lumières : « Libérer le fou des chaînes »

L’image de la « libération du fou de ses chaînes » s’impose comme un symbole fort du Siècle des Lumières. Philippe Pinel, figure mythique de la psychiatrie française, cristallise cette révolution des esprits. À la tête de l’hôpital de la Salpêtrière, il incarne une rupture : la folie n’est plus seulement une affaire de damnation ou de sorcellerie, mais un phénomène humain, à comprendre et à traiter. Pinel défend le « traitement moral », une approche qui privilégie l’écoute, l’observation clinique et la dignité du patient. La Révolution française accélère ce mouvement, en balayant les vieilles représentations et en ouvrant la voie à une forme d’humanisme médical. Désormais, la maladie mentale mérite un diagnostic, une méthode et une analyse, plutôt qu’une excommunication. C’est le début d’une ère où la psychiatrie commence à prendre forme comme discipline médicale autonome, même si la route reste longue.

« Sanatorium » et pratiques inhumaines

Si les Lumières insufflent un vent nouveau, la réalité des institutions psychiatriques reste souvent glaçante jusqu’au XIXe siècle. Les asiles se multiplient, mais les conditions de vie y sont terribles. Les pratiques thérapeutiques relèvent plus du supplice que du soin : la chaise pivotante, les bains glacés, les coups, les ceintures de contention, les électrochocs rudimentaires. L’objectif ? Provoquer un choc physique pour « secouer » l’âme malade. Dans ces lieux, des malades mentaux côtoient prostituées, criminels, alcooliques, dans une promiscuité qui n’a rien de thérapeutique. Beaucoup n’en sortiront jamais. La schizophrénie, par exemple, est alors assimilée à une forme de déchéance irrémédiable, synonyme d’enfermement à vie.

Modernité : la psychiatrie devient science

Au tournant du XXe siècle, la psychiatrie s’impose peu à peu comme une discipline scientifique à part entière. De nombreux hôpitaux spécialisés voient le jour, et une architecture spécifique en témoigne encore aujourd’hui. L’Allemand Emil Kraepelin marque l’histoire avec son manuel, publié dès 1899, qui structure la classification des troubles mentaux. Il distingue, entre autres, la psychose maniaco-dépressive (bipolarité) de la démence précoce, terme qui cédera la place à la « schizophrénie » grâce au Suisse Eugen Bleuler. Kraepelin pose l’hypothèse d’un fondement biologique aux troubles délirants et explore l’influence des gènes sur la santé mentale. Il expérimente également l’effet de substances comme l’alcool, le thé ou la morphine sur l’état psychique. Bleuler, de son côté, introduit des termes qui demeurent : autisme, ambivalence, et il participe à l’intégration de la psychanalyse de Freud dans le champ psychiatrique. Ce foisonnement d’idées et de recherches témoigne d’une véritable effervescence intellectuelle autour des maladies psychiques, même si la compréhension reste partielle et les traitements encore balbutiants.

L’ère du national-socialisme, de l’eugénisme et de l’euthanasie

À partir de la fin du XIXe siècle, l’eugénisme fascine et inquiète à la fois. L’idée d' »améliorer » l’espèce humaine justifie des mesures terrifiantes. Les personnes jugées « indésirables », handicapées, malades mentaux, alcooliques, sont victimes de stérilisations forcées dans plusieurs pays. Mais l’Allemagne nazie pousse cette logique à l’extrême avec l' »hygiène raciale » du Troisième Reich.

Chambre à gaz dans le centre de mise à mort de Bernburg an der Saale.

Entre 1940 et 1943, l' »Action T4″ conduit à l’assassinat de près de 10 000 personnes handicapées mentales et de milliers de détenus de camps de concentration. Des centaines de milliers d’autres subiront le même sort, victimes d’une politique de destruction de ceux considérés comme « indignes de vivre ». Les camps de concentration deviennent le théâtre d’expériences médicales sordides. La lobotomie, popularisée à la même époque par Egas Moniz et Mario Fiamberti, marque elle aussi l’histoire : cette opération chirurgicale du cerveau était censée « apaiser » les patients, au prix d’handicaps majeurs et irréversibles. Jusqu’en 1955, elle sera pratiquée massivement, notamment dans les pays anglo-saxons. Moniz sera même récompensé par le Nobel de médecine, preuve d’une époque où la violence faite aux malades pouvait encore se draper dans le prestige de la science.

Après 1945 : l’arrivée des psychotropes

La fin de la Seconde Guerre mondiale bouleverse la psychiatrie. D’une part, la rupture est nette avec l’idéologie raciale du nazisme. D’autre part, la découverte de la chlorpromazine en 1952 ouvre une nouvelle ère : c’est le premier antipsychotique, bientôt suivi par l’imipramine, pionnière des antidépresseurs. Pour la première fois, des médicaments modifient durablement la prise en charge des troubles mentaux. Les benzodiazépines, lancées au début des années 1960, s’imposent comme « remède miracle » avant d’être critiquées pour leurs effets secondaires et leur potentiel addictif. Rapidement, certains patients dénoncent les dégâts irréversibles causés par ces traitements, surnommés « camisole chimique ».

En parallèle, la volonté de normaliser le diagnostic s’accélère. L’Organisation mondiale de la santé publie la Classification internationale des maladies (CIM), qui, depuis 1948, consacre un chapitre aux troubles mentaux. Le DSM américain devient la référence outre-Atlantique. Ces manuels évoluent, élargissant parfois les critères de diagnostic, ce qui alimente le débat sur la « pathologisation » croissante de la société. Les critères d’inclusion et d’exclusion sont discutés, votés, parfois contestés, illustrant la dimension sociale et politique de la psychiatrie.

Le contre-mouvement de l' »antipsychiatrie »

Entre 1955 et 1975, un mouvement de contestation prend forme. L’antipsychiatrie, portée par des figures comme David Cooper, Ronald D. Laing, Thomas Szasz et le sociologue Michel Foucault, remet en cause la légitimité des diagnostics, des traitements et de l’institution psychiatrique elle-même. Les critiques visent les conditions déplorables dans les hôpitaux, le rapport de force entre soignants et patients, mais aussi la dimension sociale du « trouble mental ». La schizophrénie, notamment, est dénoncée comme une construction sociale, plus que comme une réalité biologique. Foucault, dans « Histoire de la folie à l’âge classique », interroge le pouvoir médical : qui décide de la norme, qui exclut, qui stigmatise ? Il montre comment la psychiatrie a pu servir d’outil de discipline et d’exclusion, et souligne que même des diagnostics comme l’homosexualité ont été effacés des manuels médicaux seulement au fil du temps.

Le mouvement de 1968 donne un souffle nouveau à ces contestations. En Allemagne, la commission d’enquête de 1975 dresse un constat accablant des institutions psychiatriques et lance une réforme ambitieuse. Le nombre de lits diminue, les soins ambulatoires et les logements adaptés se développent, les patients de longue durée ne sont plus simplement « entreposés ». Pourtant, la remise en cause radicale du concept même de maladie mentale et la transformation profonde du système psychiatrique restent à l’état de projet.

La psychiatrie postmoderne, années 1990 et après

Les années 1990 voient l’arrivée de nouveaux neuroleptiques atypiques, rispéridone, amisulpride, quétiapine, accompagnés d’une intense promotion pharmaceutique. Les ISRS, nouvelle génération d’antidépresseurs, sont présentés comme plus efficaces et mieux tolérés. Les espoirs sont grands : la psychiatrie va-t-elle enfin réussir là où elle a tant échoué ?

Station Soteria Isar Amper Klink Munich avec des plantes et amical atmosphère

La réalité s’avère plus nuancée. Certes, la palette des traitements s’élargit, mais les médicaments psychotropes n’apportent pas la guérison promise. Ils atténuent la souffrance, parfois, mais ne font pas disparaître la maladie. Le modèle du « déséquilibre chimique » dans le cerveau, longtemps mis en avant, montre ses limites. Aujourd’hui, la psychiatrie reconnaît la complexité : génétique, environnement, facteurs sociaux et psychologiques s’entremêlent. La promesse d’un avenir sans asiles ne s’est pas réalisée. La souffrance psychique, elle, reste bien présente. Reste cette certitude : la folie, loin d’être un simple « défaut », raconte aussi l’histoire de nos sociétés, de leurs peurs, de leurs progrès et de leurs errements.

Article publié pour la première fois le 29 janvier 2019